Les aires de camping-cars, privation de liberté ou évolution indispensable du voyage en véhicule de loisirs ? Sûr que les futurs baroudeurs itinérants auraient eu beaucoup à écrire si cette question avait constitué le sujet de l’épreuve de philosophie au baccalauréat. En tout cas, ce dernier fait couler beaucoup d’encre et alimente les réseaux sociaux jusqu’à plus soif. Entre débats enflammés, critiques pas toujours argumentées et mauvaise foi caractérisée, peut-on encore vraiment aborder cette thématique avec sang-froid et discernement ?
En tout cas, je vais essayer de le faire et ce sera à vous de me noter. En espérant obtenir un meilleur résultat qu’il y a 28 ans, où j’avais lamentablement échoué avec un 8 très complaisant de la part de mon examinateur… C’est parti pour un plan avec introduction, thèse, antithèse et synthèse… Que les philosophes voyageurs comme Montaigne m’inspirent ! J’en ai bien besoin.
État des lieux chiffrés des camping-caristes en France
Des camping-caristes toujours plus nombreux !
En 2022, la tribu des camping-caristes compte plus d’un demi-million de véhicules et le triple de pratiquants dans l’Hexagone. En y ajoutant nos voisins européens, les chiffres passent à deux millions de maisons sur roues pour 5 millions de voyageurs itinérants. Rien qu’en 2021, 100 000 véhicules de loisirs ont été immatriculés, 30 % en neuf et 70 % en occasion. Près de la moitié des camping-caristes ont moins de 5 années d’expérience. On peut donc dire que le succès est au rendez-vous pour ce mode de vacances et de voyage. Les fabricants et les revendeurs s’en frottent les mains !
Le revers de la médaille
Comment accueillir ce tsunami d’imposants véhicules sur des zones déjà soumises à un fort afflux de touristes ? D’autant plus sur des lieux déjà fragilisés d’un point de vue écologique ? Rappelons que sur la période estivale, c’est près de 25 millions de nuitées qu’il faut répartir sur notre pays.
Prenons l’exemple de la région favorite des camping-caristes : la Bretagne.
En 2021, elle concentre à elle seule 4,5 millions de nuitées sur 120 jours et pour 1208 communes. Bilan, 31 véhicules à accueillir chaque soir par chacune des communes pendant 4 mois ! C’est quand même impressionnant surtout quand on sait que 60 % d’entre elles ont moins de 2000 habitants.
PS : le bilan chiffré n’est pas sorti de mon chapeau, mais d’études très sérieuses auxquelles vous pouvez vous référer :
- Les chiffres clés de la FFCC
- Les statistiques du marché établies par uniVDL
- Communiqués de presse et dossiers de presse de Camping-Car Park
La liberté en camping-car consiste-t-elle à faire ce que l’on veut, où on veut, quand on veut ?
Le laisser-faire est-il encore possible ?
Les plus anciens camping-caristes regrettent amèrement le temps où ils pouvaient arriver avec leur véhicule sur n’importe quelle place touristique et se garer face à la mer, en pleine montagne ou à deux pas d’un monument classé afin d’y passer la nuit.
Le problème aujourd’hui, c’est de trouver 50 camping-cars sur le même spot chaque soir pendant trois mois, alors qu’il y a quarante ans, il y en avait au moins dix fois moins (merci qui ? merci les applis !). Et qui dit foule, dit forcément comportements borderline. Vidanges sauvages, PQ disséminé çà et là comme un champ de fleurs sauvages, arrivées nocturnes sans-gênes, étalage version camping… et j’en passe. Du spot de rêve vanté par les réseaux sociaux, on passe à la version colonie de vacances improvisée façon Far West, sans foi ni loi.
La question est donc : peut-on encore pratiquer le bivouac en camping-car, surtout en haute saison ?
La réponse est oui mais à de très nombreuses conditions.
Citons tout d’abord l’article 4 de la constitution de 1789 :
La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi.
Vous voyez, ce n’est pas moi qui le dis mais les pères fondateurs de notre République 😁.
La loi s’impose à tous pour que chacun jouisse d’un certain niveau de liberté.
En termes de bivouac, les choses sont claires : dormir dans son camping-car s’apparente plus à du camping sauvage qu’à du bivouac en terme légal, ce dernier étant plutôt réservé aux randonneurs qui se posent le soir entre 19 h et 9 h pour dormir.
Ce qu’en dit la loi (extrait de service.public.fr) :
Le camping sauvage, c’est-à-dire pratiqué isolément et hors d’un terrain aménagé, est autorisé à la condition d’obtenir l’accord du propriétaire du terrain, mais dans certains lieux, il est interdit.
Il est interdit de camper, même temporairement :
- Sur les routes et les voies publiques
- Dans les sites naturels classés ou en instance de classement
- Dans les sites patrimoniaux remarquables classés
- Aux abords des monuments historiques
- Sur les rivages de la mer
- À moins de 200 m des points d’eau utilisés pour la consommation
Attention
Ces interdictions s’appliquent même si le terrain n’est pas un lieu public.
Interdictions locales
La pratique du camping, en dehors des terrains de camping, peut être interdite par le maire sur toute zone publique. L’interdiction peut être temporaire ou permanente. Elle peut être prise pour des motifs environnementaux, commerciaux, esthétiques ou de sécurité et de salubrité publiques.
Le public en est informé par :
- Affichage en mairie
- Et par un panneau placé aux points d’accès habituels de la zone interdite
Pour plus d’informations sur ce sujet, lire notre article « Bivouac et camping sauvage en véhicule aménagé (camping-car/van) ».
En résumé, pour respecter les règles citées ci-dessus, il faudrait que chacun puisse s’installer le temps d’une nuit sur un terrain ne contrevenant à aucun des interdits suscités, ceci de manière isolée et sans nuire aux autres usagers du lieu. Une gageure, je vous dis !
La solution :
- Sortir des sentiers battus du tourisme de masse et se replier sur des régions méconnues du grand public et pourtant pleines de charme
- Accepter le mode d’itinérance et ne pas s’installer, si l’on veut adopter le camping sauvage
- Pratiquer le principe du « Leave no trace » initié par les parcs nationaux américains, que l’on peut adapter en France par un « Ni vu, ni connu » ou « Moins on me voit, mieux je me porte ».
Pour tous les autres cas d’étapes nocturnes, pas d’autres choix que de se tourner vers des modes de stationnement réglementés et organisés.



Quelques stationnements nocturnes hors des sentiers battus. Nous sommes seuls en plein mois de juillet. C’est donc possible !
Les aires de camping-car : le glas de la liberté de stationnement ?
Du camping sauvage vers le camping réglementé
Maintenant que le constat est dressé et les premières pistes parcourues, que fait-on pour les étapes en zones naturelles, littorales, patrimoniales ou ultra-touristiques ? En gros, là où veulent aller la majorité des vacanciers.
Le choix du camping est une vraie solution, encore faut-il qu’il soit ouvert ou tout simplement présent. Ce mode d’hébergement est parfois le plus attrayant et convient parfaitement à de moyens et longs séjours. Hélas, les tarifs font parfois du mal à la bourse du camping-cariste, surtout lorsqu’on n’a pas vraiment besoin de tous les services (sanitaires, électricité…).
À titre personnel, je suis plutôt adepte de ces terrains aménagés lorsqu’ils sont de petite taille, bien situés et proposent des équipements bonus à un bon rapport qualité/prix. Une piscine en pleine canicule, un petit restaurant le soir où on a la flemme de cuisiner, une grande douche où l’on peut passer un peu plus de temps sans culpabiliser (un peu mais pas trop quand même !), un emplacement spacieux bien ombragé et délimité où l’on peut s’étaler avec auvent, table, fauteuils et barbecue, un branchement pour recharger batteries et appareils électroniques et faire des économies de gaz sur le frigo…
Oui, j’avoue, c’est pas mal des fois le luxe !



Bien installés au camping
L’aire d’accueil pour camping-car : la solution ?
Je vois arriver la levée de boucliers contre cette assertion un brin provocatrice… mais pas totalement farfelue.
Je m’explique. J’ai vu en France de nombreuses communes ayant fait de gros efforts pour accueillir dignement les camping-cars, il faut leur en être reconnaissant.
Pour exemple, citons Sainte-Eulalie-de-Cernon, petite cité templière de moins de 300 habitants dont nous vous avons déjà parlé. Leur aire est un petit paradis et coûte moins de 10 € par jour. Il y a aussi la possibilité de stationner sur un parking à proximité refait il y a peu, et toujours gratuit. Je vous avoue que nous sommes restés trois jours sur place pendant des vacances d’été tant l’aire nous a plu, alors que l’idée de départ était uniquement de faire le tour du village.
Comme quoi, si on est bien accueilli, on reste. Et il est bien normal de donner sa dîme pour participer à l’effort communal et remercier des efforts consentis.
Les aires privées : des pompes à fric ?
Certains s’agacent aussi du grand méchant loup des aires privées : Camping-car Park. On lui reproche à peu près tout et n’importe quoi mais soyons honnêtes : quels sont réellement ses torts ?
- D’avoir transformé des aires gratuites en aires payantes ?
FAUX, c’est de la responsabilité des propriétaires du site, souvent des collectivités locales, qui décident d’elles-mêmes de ce changement de politique tarifaire. - De forcer les communes à prendre des arrêtés d’interdiction de stationnement dès lors qu’une aire CCP s’installe en ville ?
FAUX, là aussi, ce n’est que du ressort de la collectivité qui prend souvent ces arrêtés pour forcer la main aux camping-caristes à utiliser ces aires payantes. Et on croise sur notre route des villes qui maintiennent leur stationnement gratuit, même si une aire Camping-Car Park est implantée dans la commune. - De construire des parkings boîtes à sardine pour entasser les camping-cars ?
FAUX là encore. Le choix de l’aménagement des aires revient à son propriétaire et non à CCP qui ne se charge que de l’installation des bornes de services et des automates de paiement.
Pour faire court et conclure sur Camping-Car Park : quand c’est bien, j’en profite, et si ça ne me plait pas, je file ailleurs.
C’est aussi simple que ça et valable aussi pour tous les autres types d’accueil camping-cars. Alors, oui, CCP est une société privée qui est donc là pour faire du profit mais cela fait vivre aussi 80 personnes à l’année, permet à près de 300 collectivités locales de se répartir 4,5 millions d’euros et maintient un réseau d’accueil sur des sites qui seraient souvent tombés en déshérence.
Par ailleurs, on lit beaucoup de critiques sur Camping-Car Park, nettement moins sur le réseau Aire Park. Étonnant alors que les deux entreprises proposent la même chose…



Quelques aires Camping-Car Park sympas
Un monde idéal pour les camping-caristes
Le juste milieu serait-il la solution au problème ?
Interdire définitivement le camping sauvage en France, comme c’est le cas dans d’autres pays européens, serait catastrophique pour la majorité des camping-caristes. La capacité de décider au dernier moment de faire un arrêt sur un petit parking isolé réduite à néant, c’est la fin de l’esprit même des aventures vagabondes.
En revanche, suivre les règles du jeu est devenu primordial pour maintenir la pratique de ce mode de vacances, même pour nous les Gaulois réfractaires. Légiférer en proposant des solutions, dans les zones sensibles notamment, me paraît inévitable et même bienvenu. Par exemple, je préfèrerais que les grandes villes mettent à disposition des solutions de stationnements diurnes comme nocturnes aux camping-cars plutôt que de jouer au chat et à la souris avec les polices locales pour trouver un spot officieux n’enfreignant pas trop les règles locales. Quitte à en payer le prix, c’est donnant-donnant !
Et si je poussais le bouchon encore plus loin ?
Attention, ma réflexion me pousse même à penser qu’il faudrait une obligation de proposer des solutions d’hébergements aux véhicules aménagés par toutes les Communautés de Communes de France et de Navarre… comme cela existe pour les gens du voyage. Car, au final, ne sommes-nous pas nous aussi un peu des gens du voyage ?
Si les communes de plus de 5000 habitants devaient organiser des aires d’accueil de camping-cars avec des règles bien précises (limitation de durée, participation financière, comportement à adopter et règles de bonne cohabitation…), le choix n’en serait que plus large dans tout l’Hexagone et permettrait à chacun de trouver un emplacement prévu à cet effet pour la nuit. Des lieux accueillants adaptés aux véhicules reçus mais aussi aux contraintes locales. Des interfaces agréables pour tous, aussi bien voyageurs que riverains où la citation de Montaigne prendrait tout son sens :
Le voyage est donc une double rencontre, celle d’autres que moi et celle de moi-même, comme un autre aux yeux des autres
L’aire d’accueil est donc pour moi une solution et pas un problème, tant qu’elle nous met dans de bonnes conditions pour aller à la rencontre d’un territoire et de ses habitants.
J’aurais été loin d’écrire cela il y a 10 ans, moi qui suis presque né dans un VW et qui ai connu la liberté absolue en véhicule aménagé au début des années 1980. Les choses changent, et moi aussi…
Et vous, que pensez-vous de cette évolution du voyage en camping-car (ou van) ? À votre tour de plancher sur le sujet en commentaire !